Clovis Gauzy

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Donner des photos en échange d'une accréditation ? Hors de question !

Ça arrive de temps en temps, quand je demande une accréditation pour un concert, un festival, ou plus récemment pour un événement sportif : on me demande, en contrepartie de l'autorisation de réaliser mon reportage, de céder des clichés pour diffusion.

À mi-chemin entre un billet d'humeur et une fiche formative, je vais essayer de vous exposer pourquoi il ne faut pas céder à ce genre de pratique…

Deux types de reportages

Avant d'entrer dans le vif de mon raisonnement, je vais vous présenter deux des méthodes de travail d'un photographe reporter. Non seulement un photographe ne fonctionne pas exclusivement d'une seule manière, mais en plus il se doit de respecter les autres modèles économiques et surtout ses confrères.

Le reportage à l'initiative du photographe

Un photographe qui désire réaliser un reportage prend ses propres dispositions pour mener à bien celui-ci, ce qui inclus de demander une accréditation dans les cas où il est nécessaire (souvent pour accéder à un lieu de représentation ou un événement sportif). Une fois réalisé, il cherche à vendre son travail à différents diffuseurs, tel que des agences de presse ou d'illustration, ou directement auprès de médias. L'organisateur de l'événement pourra aussi être intéressé par les images produits, il rentrera donc dans la liste des clients potentiels.

Les droits d'exploitation alors accordés seront calculés sur le barème des œuvres préexistantes (ou Barème UPP), qui prend en compte le temps de travail, les frais engagés et le type de diffusion, et ce au cas par cas. Dans le cas de la presse, on parlera de pige, forme de contrat salarial spécifique à la profession de journaliste.

Le travail commandé par l'organisateur d'un événement

Un travail de commande est aussi un reportage, je le dissocie néanmoins ici du reportage à l'initiative du photographe afin de simplifier le raisonnement. La grande différence étant que c'est le client qui demande la réalisation du reportage pour une utilisation spécifique des clichés ainsi créés. On peux encore faire le distinguo entre le reportage commandé par l'organisateur de l'événement et celui commandé par une agence de presse, mais c'est le premier cas qui nous intéresse ici, assimilé à une commande publicitaire.

Le photographe va facturer sa prestation directement au client et se faire rembourser ses frais. Les droits d'exploitation seront alors calculés via le barème à point, qui à l'instar du barème des œuvres préexistantes, est imposée par une loi. La valeur du point est défini à la commande, avec une valeur moyenne de 3 euros. En temps réel, le client va communiquer au photographe chaque utilisation des photographies et celui-ci facturera les droits calculés à partir du barème à point tout les trimestres ou tout les ans. Ces derniers seront bien moins onéreux que si le client devait payer des droits d'exploitation sur des œuvres préexistantes, surtout que les prix baissent avec le temps, mais aussi administrativement moins lourds que s'il devait redemander l'autorisation de diffusion ou de reproduction à chaque nouvelle diffusion.

Ce qu'il se passe quand on donne des photos en échange d'une accréditation

Imaginons que vous demandez une accréditation pour un match de badminton. L'organisateur vous demande de lui transmettre une série de clichés libre de droits (je reviendrais plus tard sur le non-sens du terme "libre de droit") qu'il utilisera pour sa communication, en échange de quoi il vous accordera la possibilité d'accéder à des endroits interdit au public afin de réaliser votre reportage (et souvent aussi de porter cette horrible et inconfortable chasuble imposée pour leur faciliter la gestion des accrédités, mêêêêêh ! Hum, pardon…).

En temps normal, si l'organisateur désire communiquer autour de cet événement, il aurait du faire appel à un photographe, qui aura facturé sa prestation et défini à la l'avance le montant des droits d'exploitation pour les photographies dans les divers champs d'application désiré par le client.

Si vous cédez à ce chantage (non je ne vais pas y aller par quatre chemins, pour moi c'est du chantage), l'organisateur n'aura pas besoin de faire appel aux services de ce photographe puisqu'il aura des images à moindre coup (c'est à dire ici que dalle). Non seulement vous cassez le marché potentiel d'un confrère (voir carrément le votre) qui aura même peut-être déjà été contacté pour chiffrer le coup de la prestation, mais en plus vous réduisez les chances d'avoir un retour sur investissement sur votre reportage.

Au final, vous ne bouffez pas, le confrère ne bouffe pas, et l'organisateur aura fait une double économie en ne payant pas pour des photos qui pourront lui apporter des revenus indirects par le biais de sa communication (économie qui iront certainement dans le support, ce qui doublera l'impact de sa campagne). Qui est-ce qui y gagne ? Et bien certainement pas les photographes !

De toute manière, la loi dit bien que l'utilisation de photographie "doit comporter au profit de l'auteur la participation proportionnelle aux recettes provenant de la vente ou de l'exploitation" ou pouvant "être évaluée forfaitairement" dans les cas où il est difficile ou inadapté de calculer la proportionnalité. (Article L131-4 du Code de la Propriété Intellectuelle)…

Et alors ? Au moins je me fais connaître…

Alors, oui, certains me diront que c'est un investissement, qu'en faisant ça, vous réalisez votre reportage et montrerez à l'organisateur la qualité de votre travail. Ce bon contact vous permettra certainement d'être rappelé par la suite par l'organisateur qui vous commandera un reportage pour son prochain événement.

Ah mes pauvres amis, vous êtes plus utopistes que moi il faut croire… Mais restons réaliste, vous avez donnés une fois vos photos, et bien la prochaine fois que vous demanderez une accréditation, on va vous réclamer à nouveau de donner des photos… et le cercle sans fin s'enclenche !
On ira même jusqu'à vous inviter à venir couvrir un événement, aux conditions d'accréditation habituelles (ah si, c'est à prendre ou à laisser, une affaire en or) !
Et pendant ce temps là, la com de l'organisateur va bon train : le site internet s'est étoffé de photos en pleine largeur, il y a des affiches en 4x3 dans toute la ville avec vos photos (et ne cherchez pas votre nom, il n'y est pas)… et votre proprio vous rappel que vous avez deux mois de loyer en retard.

Votre nom sous les photos ? Bah comme je le disais plus haut : ne cherchez pas, il n'y est pas ! Ou alors c'est en 5pt dans un coin d'une affiche, en bas d'une page ou carrément à la fin d'un livret… que personne ne regarde de toute manière. Car oui, bien que devant obligatoirement figurer auprès des images (sauf de la volonté du photographe), il n'y a que peux de personne qui y font réellement attention.

Aller, petit test : qui saurait, de tête et sans tricher, me citer le nom des photographes qui ont réalisés les clichés de la campagne "Leçons" d'Aubade ?
Ah ? Personne ?
Aller je vous aide : Bernard Matussière, puis Hervé Bruhat, Hervé Lewis et enfin Michel Perez ! Qui en avait ne serait-ce qu'un ?
Bon, j'avoue j'ai triché, j'ai tapé "Campagne de publicité Aubade" dans Google, comme quoi…

Mais de toute manière l'organisateur peux faire ses propres clichés…

Argument fracassant ! Le DIY (Do It Yourself) est à la mode en ce moment, et il est vrai que tout le monde peux prendre un appareil photo (ou un smartphone, mais avec un capteur gros comme un poil pubien, je ne considère pas ça réellement comme un appareil photo) et peux faire des images… Mais j'insiste sur l'expression "faire des images" par ce que merde, photographe c'est une question de talent non ?

Je vous invite à faire vous même vos objectifs, juste pour voir ce que ça donne, personnellement, je préfère faire confiance à un opticien, c'est son métier, et je suis prêt à y mettre le prix pour avoir la qualité, même si actuellement il ne m'est pas évident de monter le budget pour m'offrir le superbe Nikkor 500mm f/4 qui me permettra de réaliser des portraits en plein effort sur un bassin d'aviron avec une profondeur de champ, un piquet et un bokeh à couper le souffle.
Alors oui, encore une fois, la photographie c'est un métier, c'est un regard, un savoir faire, une capacité à écouter et anticiper le besoin d'un client…

Un photographe bouffe photo, chie photo et rêve photo, la pile de revue dans ses WC, sur la table basse du salon, les livres dans sa bibliothèque parlent de photos, et il passe les 3/4 de son temps à cadrer, déclencher, trier, développer ses propres images (le reste du temps, il bouffe devant le diaporama de la sélection 500px, chie en lisant une revue photo, dors, traine sur NikonRumors, bidouille son portfolio, peaufine sa com, flane dans des expos ou sur des salons photos, bave sur le catalogue Digit Photo et tente désespérément de se trouver une petite amie). Vous connaissez des chargés de com qui ont cette vie là ?

Alors que faire ?

Continuer à accepter ce genre de deal, c'est habituer les clients potentiels à ne plus payer pour un travail photographique (j'insiste bien sur le terme "travail", car vu le temps que je passe sur mes reportages, sur le terrain comme sur l'ordinateur, je ne vois pas ce que ça pourrais être d'autre), c'est accepter que toute une profession chavire…

Alors pour endiguer ça, il n'y a qu'une solution : refuser catégoriquement ce genre de proposition, et tant pi pour votre reportage, il y en aura d'autres à faire, et l'organisateur risque de rater une couverture médiatique… Et si tout les photographes refusent ce genre de pratique, les organisateurs d'événements seront bien obligés de mandater un photographe pour faire le boulot… ou de faire des images eux-même, mais on reviens alors à gager sur la (moindre) qualité de la com, et ça, ça les regardes !